Archive pour novembre 2009
Récit de derrière les barreaux (6)
Posté par Robin Des Blogs dans Docteurho le 12 novembre 2009
Je n’avais pas beaucoup mangé ce jour là, et cela me réjouissait… J’avais faim, mais je continuais à me calmer l’estomac avec des lampées d’eau et des cigarettes pour ne pas devoir manger, car ce qui rentre dans l’estomac doit en sortir et c’est là que l’histoire révèle sa moralité. Les toilettes ! Pour pisser ce n’est pas un problème, c’est facile de se défaire de son urine debout ou accroupi et c’est vite fait. Cependant, quand il faut passer aux affaires sérieuses, l’humanité en prend un sacré coup et l’on devient proie à sa propre nature…Jamais je n’ai cru pouvoir apprendre autant de leçons, rien qu’à méditer le passage au petit coin, pourtant c’est un geste que je fais tous les jours, qui cadence votre quotidien à vous tous qui me lisez. Or, dans les situations pareilles à celle où je me suis trouvé ce jour là, même une chose aussi simple prend des allures philosophiques et l’on commence à la voir venir de loin, tel un mastodonte qui voile la lumière et réduit la vue…J’ai passé presque une heure (sur l’échelle de la prison c’est quelque chose comme une demi journée), à réfléchir à cette question car je n’avais jamais encore vu personne déféquer devant moi. On ne regardait pas les gens faire, du moins quelques uns qui avaient du respect pour l’autre ou juste du dégout face à une telle situation, pourtant il y’en avait qui adoraient reluquer un tel spectacle. Comme il ne se passait pas grand-chose entre une nouvelle vague de clients et une autre, on s’occupait comme on pouvait, et regarder un mec chier, était une partie de plaisir réservée à un public prêt à tout consommer, pourvu que ça l’aidasse à passer le temps et à rigoler, avec les effets sonores et les faciès que produisaient certains acteurs. Je sais très bien que pour vous, cela relève d’une mesquinerie absolue, mais croyez moi, ceci est une grande leçon pour tous. Cela vous apprend que la dignité n’a pas de prix !
Après la bastonnade, et quand les choses se furent calmées, la cellule a retrouvé un calme relatif, seules les conversations à voix basse continuaient à meubler le silence des lieux. Les flics s’amusaient à faire les mots fléchés ou croisés, tandis que ceux qui avaient trouvé le sommeil ronflaient à pleine narine. Moi, je regardais le plafond en essayant de reposer mon dos et mes fesses qui ont souffert durant tout le temps que j’avais passé à hésiter à m’allonger sur les couvertures douteuses qui me servaient de literie. Je ne me rappelle plus comment ni quand j’ai été conquis par Morphée, ni combien de temps mon sommeil a duré, lorsque le claquement de la porte me réveilla. Un nouveau client a été amené par les policiers, et celui là personne n’a pu le toiser ni lui dire quoi que ce soit. Tout le monde le regardait avec un air éberlué, surtout avec beaucoup de respect, enfin osons le mot…pitié ! C’était un vieil homme, d’une allure très respectable, vêtu d’une djellaba noire, et sa tignasse ponctuée d’une barbe, blanches comme neige, lui donnaient un air de père Noël marocain, surtout lorsqu’il lança un Salamoualaykoum de sa voix grave.
L’entrée de cet homme, dans ce lieu, allait reverser toute la donne pour moi. Dès que je l’eusse aperçu, je me suis senti comme libéré d’un poids. Je ne sais pas pourquoi, mais cet homme avait une aura protectrice, qui m’a vite submergé et apaisé le cœur. Il ne déclina pas mon invitation à partager mon coin, sans doute, parce que je lui paraissais plus fréquentable que la compagnie qui ne lui aurait pas refusé un tel partage s’il le leur avait demandé. Tout le monde respecte les séniors, même les plus durs des criminels sont presque pliés en deux face à cet homme ou un autre de son âge. Un paradoxe qui tient de notre religion, de notre culture ou de notre société patriarcale. Soit, il me faisait bon de l’avoir comme voisin et surtout de trouver enfin un individu de ma « classe » avec qui partager les longues heures qui me restaient à passer dans cet endroit. Je me présentais à lui racontant presque tout mon périple depuis le bureau jusqu’à la geôle, tout en feintant de me désintéresser de son histoire. Ce qui l’a amené à fouler cette cellule, m’intéressait, surtout avec la série de billet qui commençait à se peaufiner dans ma tête et dont ne me privait que l’absence d’un moyen de transcrire les faits que je vivais. Ayant compris, vite fait le but du jeu, le monsieur me laissa à peine finir mon histoire, qu’il commença par me dire qu’il était Imam de mosquée à Casablanca et que pour faire des travaux chez lui, il a dû emprunter de l’argent moyennant un chèque… Je vous laisse imaginer la suite. Le montant était gros, et ce vieillard m’avait raconté qu’il n’avait qu’une fille, encore en scolarité et que personne de sa famille ne pouvait l’aider, pourtant, il ne semblait pas avoir peur, ni paniquer à l’idée de passer plusieurs mois derrière les barreaux, si les choses tournaient mal et que le plaignant ne retirait pas sa doléance. De cet homme se dégageait une force et une foi inébranlable, face à une fatalité comme la prison, et moi je paniquais depuis des heures pour une futilité paraissant de la taille d’une puce devant la montagne que je venais d’écouter. J’oubliais vite mes peines, et commençai à réfléchir à comment l’aider, comment faire pour qu’il n’endurât pas l’incarcération. Je pensais à Abdelkaddous, à Driss et à tous les amis qui pouvaient contribuer à cette charité, plutôt à ce devoir d’aider un homme qui aurait pu être notre père, et je priais dans mon fond que son adversaire lui accordât une grâce généreuse, par des temps où la pitié est devenue une denrée très rare.
Le muezzin appelât au fajr, nous ne l’entendîmes pas, mais un des geôliers vint réveiller le vieillard, pour le lui dire. Ce dernier se leva et instinctivement m’invita à faire la prière avec lui. Je le regardais avec un air hésitant, au début, parce que n’ayant pas prié depuis le matin du Mercredi et puis vu l’insalubrité de l’endroit, mais je finis par le suivre. Le policier nous ouvra la porte, et nous conduit à la sale d’eau réservée aux employés, rudimentaire mais plus propre que celle que nous avions dans notre cellule. Nous fîmes nos ablutions et notre gardien nous invita à faire la prière dans une chambre qui servait de dortoir aux policiers. Après avoir étendu sa propre couverture par terre, il se désarma, ôta ses chaussures et vint a coté de moi tandis que notre Imam pris les devants. Je me chargeai de l’Ikamat Assalat, le vieillard commença à réciter le coran d’une très belle manière, et brusquement, les barrages tombaient entre policier et détenu, nous devînmes tous égaux devant Dieu, le temps d’une prière. C’était tellement reposant, tellement beau et bon que j’avais souhaité que cela durât plus longtemps. Je me sentais libre, enivré par les versets que j’écoutais et je ne pouvais pas retenir les larmes qui vinrent chuter de mes paupières, pour me rappeler que c’est justement en me déviant du droit chemin que j’en étais arrivé là…
Mon papa n’est pas mort…
Posté par Robin Des Blogs dans Docteurho le 9 novembre 2009
Tous les dimanches matin, dès que le muezzin eut appelé au fajr, je me réveillais en compagnie de grand papa, avec qui je passais la nuit à écouter la radio. Nous faisions nos ablutions, enfin lui faisait les siennes, moi je le singeais tant bien que mal, tandis que grand maman, elle, avait déjà préparé le délicieux m’semen et s’occupait à préparer la djellaba de sidi Addellah et sa canne qui lui servait plus à imposer un respect que tout le monde lui vouait, lui qui était un grand homme dans tous les sens. Mon grand père était mon idole, je le lui collais aux pieds et essayais d’être son égal. Il lisait beaucoup, surtout le coran, et avait une habitude très spéciale, tous les dimanches…
Me lever de si bonne heure était un plaisir pour moi. Je me délectais du m’semen pendant que Gand papa s’habillait pour aller à la mosquée, et dès que ce dernier était paré pour sortir, je m’empressais d’enfiler mes souliers et de lui prendre la main. Dehors, tous ceux qui partaient vers « Jamaa Moulay Alhassan », saluaient mon père avec beaucoup de chaleur et de respect et me collaient des bises ou me caressaient les cheveux tendrement. J’étais fier d’être le fils de cet homme qui était le gendre de l’homme qui me tenait la main, particulièrement quand les gens m’appelaient « weld Chahide »…
Dans la mosquée, je regardais les hommes se plier à une rigueur religieuse que je ne comprenais pas encore, mais qui me fascinait par la chorégraphie et surtout par la mélodie du coran psalmodié à la façon marocaine, par l’imam qui n’était autre que le frère du mari à la tante maternelle de Maman. Dans ma famille maternelle, presque tous les hommes étaient des Imams, des fkihs ayant appris le saint coran et officiant dans les mosquées un peu partout entre Essaouira et Kenitra. Mon grand père était le seul à avoir choisi de faire autre chose, après son retour de la guerre mondiale. Il faisait l’intérim parfois de certains Imams, mais n’a jamais voulu en faire un métier à part entière, même s’il ne faisait rien depuis sa retraite.
Sidi Abdellah ben lhachmi Essbai, était un homme qui surplombait tous les autres par sa taille élancée. Il avait une voix rauque mais il parlait sur un ton apaisant et doux. Il portait toujours un chapeau dit watani, et une djellaba en laine, blanche les vendredis, et de couleurs diverses en semaine. Le dimanche, c’était la djellaba makhzania, qui lui servait de parure officielle en tant que membre du club des anciens combattants de Kenitra. Maman prenait toujours, le soin, de me dire de ne pas faire de bêtises quand j’allais avec grand papa à cet endroit. Elle me disait que je devais bien me comporter pour qu’elle soit fière de moi, et pour qu’elle m’achète le vélo dont je rêvais…
Une fois la prière finie, et avant de rallier le club où pendant toute la matinée, les anciens combattants de l’armée française et de l’armée de libération allaient se raconter des histoires, les mêmes de tous les dimanches, en jouant aux cartes, au dames ou aux dés ; nous partions au café Tanjaoui, où nous prenions notre petit déjeuner, en compagnie d’autres hommes tous parés d’insignes, comme celles qu’arborait fièrement mon grand père. Cela me rappelait une médaille que maman gardait précieusement et à laquelle je n’avais pas le droit de toucher, elle trônait sur la vitrine du hall, entre le portrait de mon papa et son diplôme de TOP GUN. Je me rappelle, encore, de ce jour, où après m’avoir bien habillé, ma maman m’avait pris la main durant tout le trajet que nous avions fait à bord d’une jeep de la gendarmerie, pour que je n’aille pas taquiner la crosse du pistolet du gendarme qui me fascinait beaucoup. Les mains moites de maman semblaient pleurer les larmes qu’elle n’osait plus verser, et qu’elle remplaçait désormais par un sourire courtois, à tous les gens qui avaient pris place à coté de nous, dans une grande salle, où plein d’hommes en uniformes étaient assis en face de nous sur une estrade, pendant que l’un deux, aux épaules étoilées, faisait un discours longuement applaudit par l’assistance. Des hommes défilèrent, ensuite, sur l’estrade, et après leur avoir rendu le salut militaire et serré la main, l’homme aux étoiles sur les épaules, leur accrochait des insignes sur la poitrine, tandis qu’eux, gonflaient la poitrine fièrement avant de se tourner vers nous, et nous adresser un salut militaire. Je regardais ce défilé avec un air amusé, quand maman se mit debout et marcha vers l’estrade, me tirant dans la lancée, derrière elle. Nous escaladâmes les trois marches sous les applaudissements et nous nous retrouvâmes devant cet homme qui nous saluât avec beaucoup de respect. Il prit une jolie médaille en forme d’étoile, pareille à l’étoile verte du drapeau qui était mon premier exercice de dessein à l’école et en mettant un genou à terre, il vint l’accrocher à ma poitrine. Il me prit ensuite par les épaules, me fit les bises, et me dit : « Ton papa tenait à ce que tu aies cette médaille à sa place, et tu dois savoir, que nous tous sommes tes papas désormais…Ton papa n’est pas mort ! »…
En descendant les marches, toujours en tenant la main de maman dont les larmes avaient cessé de couler depuis longtemps, les miennes s’abattaient de mes paupières en contraste avec le sourire que j’affichais fièrement pendant que les hommes en faction, rendaient les honneurs au martyr, armes à l’épaule, à notre passage devant eux…Depuis ce jour, et chaque dimanche, lorsque je partais au club des anciens combattants, je n’étais pas l’enfant que tout le monde voyait, mais un petit homme qui ne rêvait de revenir un jour dans ce lieu, avec plein d’insignes sur la poitrine et d’histoires de guerre à raconter…
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